Dimanche 16 mars 2008
Bonjour,
Je fais appel à votre jugement pour estimer la valeur que vous accorderiez au roman "Mémoire homicide" que je viens de publier auprès de http://www.thebookedition.com/memoire-homicide-de-rene-waterschoot-p-2190.html . Merci de copier ce lien dans votre navigateur pour accéder au site de l'éditeur.
Vous trouverez ci-après le premier chapitre de l'ouvrage en question. Merci d'avance pour vos commentaires, ici ou par mail : renegraph@live.fr
P.S. : la photo de la couverture se trouve dans l'article "Présentation" du blog.

Chapitre 1

Cette année là, le vieil Amédée, que tout le monde dans le village appelait familièrement le père Constant, avait donné le signal du début de la saison touristique. A coups de calibre 12. En dégommant la balayeuse municipale à l’heure de la sieste. 

Il faut admettre que le niveau sonore de l’engin, maintenu en état de fonctionnement à force d’acharnement thérapeutomécanique, pouvait porter sur les nerfs. Le gémissement continu des pignons accompagnant les rauques halètements du compresseur, ainsi que les pétarades cycliques des ratés à l’allumage, ne pouvaient être ignorés que par les sourds profonds.

Pas étonnant qu’enfermé au coeur de la source du chahut, Antonin Magne, l’un des trois cantonniers du village, ne se soit pas de suite rendu compte qu’il faisait office de cible mobile pour l’octogénaire le plus caractériel qui pouvait se trouver sur cette rive de la Durance.

C’est pas un nerveux l’Antonin. Je m’en voudrais de prononcer le mot de paresseux. Simplement, c’est un homme connaissant la valeur des efforts et, dans le même temps, doté d’un vrai sens de l’économie. Vous suivez le raisonnement ?

Revenons à la balayeuse.

Outre les bruits intempestifs qu’il émettait, l’engin en question offrait une forte ressemblance avec une grosse brique noire et blanche montée sur roulettes. Des balais circulaires tournoyant tels des derviches surexcités dépassaient de ses flancs. A l’arrière, le moteur protégé par un capot métallique ajouré. A l’avant, une bulle vitrée ne laissant rien ignorer des activités du conducteur.

Les deux premières cartouches, balancées coup sur coup, étaient chargées au petit plomb, celui utilisé pour le gibier à plumes. Elles ne firent pas grand dégât. Les tirs, quasiment verticaux depuis le balcon de la chambre du père Constant, au premier étage, s’étaient dispersés sur l’asphalte de la place après avoir double balafré de gris la blancheur du capot.

 

Nous n’étions que deux à profiter de l’ombrage des platanes, sur la terrasse du bar de la Fontaine. Fernand Tramoni et moi-même. Chacun devant son guéridon garni d’une tasse à café séchée et d’un journal entièrement lu depuis la fin de l’apéritif.

J’avais eu la flemme de rentrer déjeuner seul chez moi et m’étais contenté d’un sandwich au jambon corse. Maintenant c’était l’heure de la sieste et l’idée de parcourir un kilomètre à pied sous le soleil du début de juillet me sapait le moral.

Mes réflexes firent un retour en force dès la première détonation et ma main droite courut toute seule son chemin vers le creux de mes reins, juste au-dessus de la ceinture. L’écho du second coup de feu claquait encore sur les façades que déjà je braquais mon téléphone portable pour abattre le tireur. L’habitude de porter un pistolet ne s’oublie jamais, surtout si on se trimbale le GPS au même endroit, pour ressentir encore ce poids rassurant contre la chemise, tout près de la peau.

 

Une autre habitude acquise au long des années de pratique policière, c’est l’évaluation rapide d’une situation de crise ; quelque chose comme la segmentation de la scène générale en trois ou quatre images indépendantes.

Première image, la balayeuse qui s’était à peine éloignée de quelques mètres et tournicotait sur place, obstinée à absorber au fond de ses entrailles un emballage de cigarettes récalcitrant. Je distinguais parfaite-ment Antonin, casquette enfoncée jusqu’à la limite des sourcils et mégot artisanal collé au coin de la bouche, qui manipulait sans hâte le levier de commande de son engin.

Deuxième image, la silhouette maigrelette du père Constant, debout sur le balcon clos de volutes en fer forgé, embrumé dans un nuage bleuté de poudre brûlée. Rares cheveux blancs ébouriffés en touffes désordonnées, pyjama rayé en tranches verticales bordeaux et gris, fusil de chasse à deux canons superposés, présentement ouvert pour recevoir de nouvelles munitions.

Troisième image, et pas la plus flatteuse pour votre serviteur, l’ex-commissaire Gérard Germain en position du tireur accroupi, prêt à balancer un ou deux textos de gros calibre dans la poitrine du forcené.

 

" Il va y aller avec du lourd cette fois. "

C’était la voix de Tramoni. Pas plus tendue que s’il avait annoncé un dix de der. Le vieux bonhomme sec comme un pruneau oublié n’avait pas daigné se décoller du dossier de la chaise et seul son cou maigre tendu vers la source de l’incident indiquait son relatif intérêt pour l’actualité du moment.

Qu’est ce qui vous fait penser ça ? demandai-je sans détourner les yeux.

Les cartouches sont noires. Les noires, c’est des balles à ailettes.

Puis, après une pause destinée à remettre en place, du bout de la langue, son dentier voltigeur :

Celles-là peuvent faire plus de mal. Ça craint.

Il n’avait pas tort.

Je vis distinctement la flamme jaillir du canon. Simultanément, une sorte de vibration traversée d’éclats de métal s’éleva sur le haut de la balayeuse, dix centimètres avant la partie transparente, et un énorme " boum ! " suivi d’un fracas de verre brisé se fit entendre au niveau du rez-de-chaussée de la maison située face à celle du tireur.

C’est fou le merdier qu’une vingtaine de grammes d’acier gainés de plomb, propulsés à environ six cents kilomètres heure, peuvent causer en rien de temps. Après avoir ricoché sur sa cible, le projectile avait parcouru toute la largeur de la place, fracassé et décroché un lourd volet en bois, anéanti le double vitrage de la porte-fenêtre placée derrière et, selon toute vraisemblance, terminé sa course dans un mur de plâtre, vu le nuage blanc qui se répandait avec vélocité vers l’extérieur.

Une voix mâle et incontestablement courroucée beugla " C’est quoi c’te putain de meeerde de connerie ? " au moment où le deuxième tir partait.

 

Plein but, cette fois. Exactement au centre du capot, avec un très bel impact d’entrée, assez large pour y glisser l’avant-bras d’un enfant. Pour autant, bien sûr, que quelqu’un eut l’idée saugrenue de se servir d’un mioche comme système de mesure. Auquel cas, soit dit en passant, il serait congru d’accomplir les démarches nécessaires pour ôter à la dite personne ses droits parentaux. Mais je m’égare peut-être, non ?

La balayeuse décolla du sol dans un sursaut de bête touchée à mort, avant de retomber immobile sur ses quatre roues en émettant un ultime gargouillis d’engrenages martyrisés laissant présager des blessures irrémédiables.

Le silence régna sur la placette durant quelques secondes d’éternité. Même les cigales de la petite oliveraie enclose dans les murs du village se la fermaient.

Puis il y eut le grincement de la portière de l’engin municipal et le frottement languide des semelles d’Antonin sur le bitume. Il fit le tour de la balayeuse, hocha longuement la tête en contemplant la déchirure dans le métal, releva d’une chiquenaude le bord de sa casquette et se décida à tourner un regard placide vers le balcon, derrière lui.

Tu n’as rieng ? s’enquit aimablement le vieux Constant, avec cette pointe d’acceng qui est comme l’ail dans le langage provençal.

Hé non, comme tu vois, répondit tout aussi civilement l’ex-balayeur motorisé.

C’est bieng, alors. Je vais me continuer la sieste maintenang que c’est tranquilleu, dit le vieillard en remettant l’arme à la bretelle.

Bonne sieste alors et à plus tard, grommela Antonin.

Mais les volets s’étaient déjà croisés devant la chambre de l’irascible.

 

Les gendarmes arrivèrent un quart d’heure plus tard, avec les sirènes et les feux bleus comme dans les feuilletons américains. Six gars en tout, dans une fourgonnette et une Clio cabossée qui avait déjà beaucoup vécu. On pouvait parler d’intervention rapide, vu qu’ils avaient une douzaine de kilomètres sinueux à parcourir avant d’arriver jusqu’à Bastide d’Aigues.

Il n’y a que des jeunes dans cette brigade. Des fringants sans graisse superflue, avec des cheveux ras et le regard modèle " tiens-toi-tranquille-car-je-suis-armé ". Pour le coup ils improvisèrent un super show avec gilets pare-balles, pistolets, mitraillettes et même un fusil à pompe.

Beau matériel et belle scénographie. Il n’y avait rien à redire sur leurs progressions par bonds pour passer d’une voiture stationnée à une autre, histoire de cerner l’entrée de la maison du forcené. Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais juste critiqué l’emplacement choisi par le tireur central, celui au riot-gun, certes bien abrité par la masse de la balayeuse, mais aussi couché à plat ventre au milieu de la flaque d’huile de vidange qui sourdait de la carcasse du monstre mécanique foudroyé. Mais bon,seuls ceux qui ne font rien ne font pas de bêtises, n’est ce pas ?

 

En attendant que les forces de l’ordre se mettent à l’oeuvre pour de bon, la terrasse du bar de la Fontaine s’était remplie autant que pour une journée de marché.

Avec les picots blancs de sa barbe invariablement longue de trois jours, sa démarche coulée de bandit d’honneur aux aguets dans le maquis et la noire sévérité de son regard sur les pinzuti qui lui encombrent la terrasse, Toussaint Santucci porte au plus haut l’image d’insulaire fierté virile que l’on est en droit d’attendre d’un natif de Sartène. Pour l’heure il débitait à tour de bras des bières à la pression pour les messieurs, du sirop d’orgeat pour les dames et des sodas garantis exempts de produits naturels pour les minots.

Les commentaires allaient bon train sur le coup de folie du père Constant et, laissant traîner une oreille attentive, j’en appris de belles sur le vieux bonhomme que je ne connaissais que de vue. Car il apparaissait que ce n’était pas la première fois qu’il lui prenait l’errance de confondre son prochain avec une pipe en terre pour tir forain.

La vox populi, en l’occurrence par le truchement d’un dialogue entre Fernand Tramoni et Jean Lechevalier, son habituel partenaire à la belote, reconstituait l’historique des événements :

Si c’est pas malheureux quand même... A son âge !

Té, c’est qu’il y a pas d’âge pour faire le con. La preuve !

Surtout que c’est la troisième fois. Là, ils vont se le garder à perpète, les infirmiers de Montfavet.

C’est bien possible. D’abord ça été le jour où sa femme a pris ses cliques et ses claques pour partir avec le forain qui tenait le carrousel, à la fête votive.

Je m’en souviens, c’était il y a bien trente ans. l’Amédée, il avait vidé en l’air tout le chargeur d’un pistolet. J’ai jamais pu savoir si c’était de rage ou de soulagement.

Si j’avais été dans le cas, ç’aurait été du soulagement.

Qu’est ce que tu racontes ? T’es veuf depuis cinq ans.

Justement. J’ai du attendre.

Pôvre Léonie. Si elle t’entendait. Après il y a eu cette fête de la musique, en quatre-vingt six, tu te rappelles ?

Oh oui, que je me souviens. Mais c’était en quatre-vingt quatre. Même que je me suis dit, après que les gendarmes ils aient perquisitionné la maison, qu’il avait fallu quarante ans tout juste pour retrouver les armes du dernier parachutage des Américains, celui pour le maquis du Mourre Nègre qui s’était égaré. Quatre caisses bien pleines, qu’ils avaient récupéré.

Tu as raison, Jeannot. Une drôle de cachotterie qu’il avait fait là, notre collègue.

Le Constant c’était un franc-tireur au milieu des francs-tireurs. Il en faisait qu’à sa mauvaise tête.

Ouais. Je préfère plus penser à ce temps là, c’est bien loin tout ça.

En tous cas, lui il avait pas oublié comment se servir d’une de ces mitraillettes anglaises tout en ferraille qu’on recevaient dans les containers.

Ça... Il avait rafalé à tout-va. Deux chargeurs de trente cartouches au-dessus des musiciens. Même que cette année-là on a pas eu besoin d’élaguer les platanes sur la place, le boulot était fait en avance.

Malgré tout ce temps passé chez les fous, il continue de pas supporter le bruit, l’Amédée.

On dirait. Pourtant il était devenu bien calme, avec tous les médica-ments qu’il prenait.

Il a peut-être oublié de les avaler. Ou alors, à force, ça ne faisait plus effet ?

Va savoir...

 

" Rendez-vous. La maison est cernée ! "

A capter la discussion des deux octos, j’en avais un peu oublié les préparatifs des hommes de la maréchaussée. Les voilà qui se manifestaient bruyamment avec un mégaphone.

Comme au cirque quand le spectacle va enfin commencer, une vague de " Aaaah ! " impatients monta de la foule des spectateurs agglutinés sur la terrasse du bar, suivie de murmures de protestation quand un renfort de gendarmes nous contraignit à dégager les lieux, pour nous replier à l’intérieur. Selon eux, l’affaire pouvait s’avérer dangereuse. Heureusement il restait possible de suivre l’intervention des forces de l’ordre depuis les fenêtres grandes ouvertes. J’y parvins au moment où un nouveau commandement se faisait entendre.

" Sortez les mains en l’air ou nous donnons l’assaut ! "

Silence de mort.

Je comptais six hommes en bleu, l’arme au poing, répartis de part et d’autre de la façade, à l’abri des voitures en stationnement.

On entendit le grincement d’un volet.

La tension monta d’un cran, devint palpable comme une vague de poussière qui picote le nez et assèche la gorge des plus téméraires.

Le père Constant se glissa sur le balcon avec le naturel d’un pape venant bénir urbi et orbi la foule des fidèles assemblés.

Le déclic des leviers d’armement salua son apparition. L’homme au mégaphone, le plus gradé de la brigade, eut un geste impératif de la main pour contenir l’ardeur homicide de ses hommes.

La voix chevrotante du vieillard en pyjama rayé parvint distinctement jusqu’à nous.

" En voilà bieng une affaireu. Si c’est pas possibleu de faire la sieste tranquillemeng, je préfère encore retourner à Montfavet. Oh, coquin de sort ! "

Par Renegraph - Publié dans : Livres
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Commentaires

Moi j'aime, c'est plein d'humour....
Commentaire n°1 posté par alaixi le 03/07/2008 à 08h02
Ca a l'air marrant et bien enlevé cette histoire. Bonne continuation.
Commentaire n°2 posté par Yannick Boutot le 12/07/2008 à 18h57

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